'Chroniques d'une vie ordinaire'
La vie n’est qu’une chute perpétuelle vers l’abîme.
La vie n’est qu’attentes multiples et variées…
- On attend de devenir grand
- On attend les résultats d’examens
- On attend de savoir si il/elle nous aime
- On attend la réponse de l’employeur potentiel
- On attend le résultat de l’échographie car :
- On attend BB
- Et on attend de savoir si c’est fille ou garçon
- On attend la réponse de l’employeur potentiel
- On attend l’anesthésiste pour la péridurale
- On attend le retour d’Albert
- On attend la sérénité enfin là
- On attend que le dépanneur vienne prendre en charge Titine
- On attend le sommeil
- On attend de retrouver le sommeil
- On attend les résultats d’examens médicaux
- On attend dans les embouteillages que cela se fluidifie un peu
- On attend le train
- On attend que le train arrive à destination
- On attend dans la salle justement faite pour cela d’attente
- On attend que le poulet soit cuit
- On attend un mail de fille trop aimée
- On attend l’arrivée des vacances
- On attend que l’enfant aille mieux
- On attend la fête
- On attend les invités
- On attend le traiteur
- On attend le réparateur de n’importe quoi
- On attend que cela dégèle
- On attend la neige, quand on est à la montagne
- On attend que la marée soit enfin haute
- On attend à la caisse
- On attend la pleine lune
- On attend que l’autre con devant, démarre enfin, car le feu est vert
- On attend que le téléphone sonne
- On attend la voix tant aimée qui va enfin résonner dans notre oreille
- On attend… Tout le temps.
- Nous passons notre vie à attendre. Peut-être autant de temps qu’à dormir…
Pendant ce temps là, il y en a qui bossent. Eux, paraît-il ne dorment pas. C’est une chose que l’on partage avec eux depuis quelques temps, d’ailleurs, sans pouvoir faire grand chose NOUS.
Croisons les doigts pour que leur boulot soit bien fait, car :
- On attend le coup de téléphone post opératoire.
La vie n’est qu’un long calvaire qu’attentes…
Opération programmée pour 8 H 30 lundi 21 au matin, un peu comme la dernière fois, sauf que le coupable avait été descendu au bloc à 16 H 05, car il y avait eu des urgences.
Comme quoi les anges gardiens savent s’organiser.
EDIT : TRAVAIL BIEN FAIT, NOUVELLES RAPIDES
Pulchérie m’a envoyé un jour un message qui portait ce titre “quand je serai grande je serai écrivain“
.
Coucou
Je lisais ton post ce matin, et ça m’a fait rire (c’était l’oeil qui fait pouêt).
Et je me suis dit que tu écrivais décidément trop bien pour te cantonner à ton blog. (le reste nous appartient, sauf que j’ai dû rectifier deux fautes de sa part, et que le “décidément trop bien” c’était un peu trop pour moi…. Si vous ne l’avez pas compris, je me hais…).
(Lire la suite…)
Le prisonnier partit en stalag où il resta bien trop longtemps.
La guerre n’était pas terminée quand Mrs Tricot eu connaissance d’un moyen de libérer son mari.
Elle était toujours capable de n’importe quoi pour faire rentrer son mari le plus rapidement possible, malgré le temps passant, n’ayant déjà que trop passé.
Les allemands renvoyaient chez eux les “soutiens de famille”.
Avec la complicité de son père (toujours à la mairie), devenu faussaire pour une bonne cause elle se retrouva avec un acte de décès de ce dernier (considéré par les allemands comme le chef et soutien de famille en ce qui la concernait), + deux actes de naissance de deux jumelles nées en 1940, à une date plausible par rapport à la dernière permission de son mari, s’appelant Colette et Michèle.
Je me demande quel effet cela a fait à mon arrière grand père de rédiger sur du papier officiel son propre acte de décès. Les faux papiers n’eurent pas l’occasion de servir, après le débarquement les allemands ne libéraient plus personne de leur plein gré, mais les papiers étaient bel et bien là, au cas où.
Et le prisonnier rentra.
Mrs Tricot se retrouva enceinte immédiatement ou quasi (à son avis le soir même du retour).
Ils surent assez tardivement qu’il s’agissait de jumeaux (à l’époque il fallait attendre la naissance pour savoir de quels sexes il s’agissait). Là déjà, sans doute dans la tête de Mrs Tricot avait commencé un travail que personne d’autre qu’elle ne pourrait analyser.
Et au bout du compte, ce sont bien deux petites filles qui sont nées, qui se sont donc appelées : Colette et Michèle.
Le destin est étrange, ou nous voulons le voir comme tel. Les filles auraient pu s’appeler autrement que comme sur de faux papiers qui n’ont jamais servi…
Mais bon, avoir ces jumelles déjà nommées, imaginées sans qu’elles existent déjà, avait dû les marquer tous les deux. Comme s’il y avait un destin à respecter absolument…
Le père de Mrs Tricot n’était pas mort, mais les jumelles sont bel et bien nées, alors quelque part, elle devait respecter le destin qui l’avait inspirée…
C’est après que tout soit terminé qu’elle a trouvé la foi, et fort malheureusement un peu enquiquiné sa famille avec…
Mais notre destinée n’est-elle pas étrange parfois et même souvent ?
Sur cette photo : la maman de Jean Poirotte, autrement dit ma grand mère paternelle.
C’était ma grand mère, et cela reste pour moi une grand mère, timorée parfois dans certains cas, culottée dans d’autres, cas plus rares, une femme que finalement je ne connaissais pas..
Comme dit mon père, son fils “nous ne savons rien de nos parents”. Et il a raison. Ca et là tout de même percent quelques histoires, surtout pour ceux qui ont vécu une époque troublée…
Mrs Tricot était pour moi “j’ai peur de tout”. J’avais bien entendu sa mère me raconter qu’à 19 ans elle s’était offert un baptême de l’air sans l’autorisation de son père, mais j’étais trop petite pour me rendre compte du traumatisme que cela avait été pour mon arrière grand père.
1940, le prisonnier est capturé sur une plage de Veule les Roses…
Il en parlait peu. Un jour il m’a raconté “le coup de la morue”, qu’une paysanne désolée par tous ces prisonniers dans ses champs, était venue leur distribuer pour qu’ils aient à manger, et de la soif qui les avait hantés après, toute la nuit…
Il parlait peu de cette débâcle qu’il avait vécu comme une humiliation, nous disant de temps à autres, qu’il s’était endormi à côté d’une batterie de 75 (il était dans l’artillerie à cheval), tellement il était épuisé. Ou nous expliquant que son armée et son pays n’étaient pas préparés vraiment d’où cette défaite sanglante tout de même, et si rapide.
Puis le prisonnier partit vers une destination inconnue, avec arrêt dans une ferme dans la zone interdite. Miracle, il put faire passer une lettre à sa femme.
Ma grand mère, celle qui n’osait rien, beaucoup plus tard.
Zone interdite, peu connue de la jeune génération. Elle tarabusta son père qui était conseiller municipal (avant d’en devenir pour des années, l’adjoint au maire) à la mairie du village toujours occupé par mes parents qui s’y sont connus.
Elle lui a extorqué de faux papiers. Pour elle, et pour mon grand père.
Elle a pris des vêtements civils pour mon grand père, et elle est partie sur les routes, telle Amélie dans “les semailles et les moissons”. Pour son mari elle était prête à tous les culots et elle les a eus.
Arrivée à la frontière de la zone interdite, à peu de km de la ferme où séjournait mon grand père, elle a pu attendrir un fermier. Sa femme et lui lui ont fourni des vêtements de paysanne et elle est partie avec lui, livrer des légumes, pour arriver dans la ferme où elle a retrouvé son mari.
Elle disait juste sobrement qu’il y a des nuits qui valent une vie. Elle est restée deux jours avec son mari, essayant de le convaincre de revenir avec elle. Tout était prévu avec le fermier, il passerait la ligne sous un convoi de légumes. Il serait en civil pour le reste, avec de faux papiers, elle était prête à tout.
Sauf que lui, les allemands lui avaient dit, comme aux 9 autres, que s’il y avait une évasion, tous les civils seraient fusillés… Il ne pouvait pas imaginer une chose aussi horrible : être responsable de la mort d’une famille. Il avait déjà vu…
Sauf que lui, comme beaucoup, ne pensait pas que cela pourrait durer et durer et durer. Il pensait être rentré chez lui en moins d’un an…
Et qu’il a donc refusé de la suivre, ne voulant pas apprendre un jour qu’il avait été responsable de morts innocents. Parce qu’il se connaissait et qu’il y serait retourné.
Elle est donc repartie, en paysanne, ayant laissé quelque part, les faux papiers, les vêtements civils de son homme qui n’avait pas voulu la suivre, en pleurant.
Mais elle l’a fait son odyssée en zone interdite, prête à tout…
Ma grand mère… Qui n’osait pas dire au boulanger que son pain était mal cuit (mais signalait sur la plage, aux allemands, qu’ils avaient oublié leurs bouteilles de coca…)
Qui avait encore de la ressource….
Car c’est la part 2 qui vous révèlera pourquoi, il y a d’étranges histoires…
Prenant des nouvelles de ma soeur deux fois par jour (au péril de mon forfait portable), j’ai senti son moral flancher le jeudi, quand elle a fait une crise terrible après son repas normal du midi. De toute évidence un calcul s’était encore déplacé et ce n’était pas fait pour lui donner (ou à moi) la bosse des maths. Le calcul nous avons toujours détesté cela, alors plusieurs, vous imaginez…
Enlèvement de la vésicule programmé pour le lendemain, elle n’était vraiment pas en forme et m’a annoncé que sa jaunisse était de plus en plus carabinée.
Autant en finir tout de suite. Personne ne l’imaginait rentrant chez elle, avec l’angoisse d’une crise éventuelle (et donc à ne rien manger), et l’attente d’une opération. Elle a bien voulu en convenir : l’opération passée, cela ne pourrait qu’aller mieux…
L’opération s’est bien passée (mais pas selon le mode opératoire annoncé), mais ses résultats d’analyse restaient mauvais, le pancréas devait être mis au repos et donc on l’a fait jeuner totalement pendant 3 jours (l’avait bien besoin de ça). Tout ceci sans véritables explications une fois de plus, c’est tout juste si on lui parlait de ses résultats d’analyses.
Mes parents et moi cogitions chacun dans notre coin : et si on remontait ? Elle a beau dire que cela ne changera rien…
Puis le 12ème jour elle a reçu l’autorisation de rentrer chez elle, avec un drain à porter pendant un mois et un arrêt de travail de 2 semaines… Et aucune explication, là encore, pas de régime particulier, elle sait ce qu’elle dira à Acromion en ce qui concerne sa pensée profonde dédiée à son chirurgien…
La voici donc rentrée chez elle le vendredi, contente, pour retrouver Diabolos qui en son absence, et malgré deux visites par jour, avait pris ses aises et fichu le souk partout. Fort heureusement pour lui, une nuit où elle avait décidé de dormir sur son canapé pour ne pas monter son étage, il lui a tué une grosse araignée (le genre mygale qui rentre dans les maisons à la campagne) et a eu droit donc, à une petite indulgence du jury.
Car sinon, après quasi 12 jours tout seul, à se demander ce qu’il pouvait bien se passer, il a profité du retour de tatie vésicule pour faire tout ce qui lui est interdit chez moi lui :
- Grimper sur l’évier en déambulant bien sur le plan de travail pour laisser des empreintes patales
- Essayer d’ouvrir tous les placards pour aller s’y coucher
- Mettre du poil sur les lits interdits de séjour, mais il sait ouvrir certaines portes
- Répondre en miaulant désagréablement suite à des observations genre “Diabolos NON !”
- Faire des cabrioles la nuit avec le bruit qui va avec
- Griffer un peu ou mordiller quand une caresse le dérangeait.
Tout cela nous passait un peu au dessus. Nous étions enfin rassurés de la savoir rentrée chez elle, et allions pouvoir profiter au maximum des 8 jours qu’il nous restait.
C’est là que le Mistral s’est levé…
Pour le premier jour, maman vient vérifier qu’à 9 H je suis bien réveillée. Elle tombe bien, cela fait des mois que je suis complètement décalée et me lève quand elle se couche pour sa sieste aux alentours de 13 H 30.
Mais bon, pour le jour de l’exode mes parents ont très bien sû me tirer du lit (pantelante et hagarde), à 6 H 30, donc le dimanche soir à 22 H, je me suis endormie sur un livre passionnant sur lequel je ne reviendrai pas parce qu’il était somnifère…
Donc à 9 H j’ai fais celle qui était en pleine forme sauf qu’il ne faut pas me parler avant mon thé au lait et la clope qui va avec, et la douche qui suit. Bref, je suis associale pendant 3/4 d’heure. Sauf que d’ordinaire je gère cela toute seule.
Maman est ravie de ma présence. Papa qui a mal au dos, la faute à qui n’a pas laissé assez le volant à sa fille ? me délègue (oh joie !) le plaisir d’aller faire les courses avec Mrs Bibelot.
Qui m’en parle comme d’une partie de franche rigolade. Ma mère adore faire les courses, je ne tiens pas du tout d’elle.
Et la voici qui m’emmène dans UNE GRAND SURFACE ! Je le comprends au moment où elle gare la voiture : le super U n’a rien à voir avec Rampion, et je suis prise au piège. Je pourrais me débattre : rien à faire ! Je n’y couperai pas !
En plus c’est le premier jour, la liste est longue comme ça, et elle me donne la marche à suivre. Qui connait ma haine des grandes surfaces comprendra que pour moi l’horreur était complète.
Je poirotte en fin de compte, à la caisse (3 d’ouvertes sur 12 on se fout de notre gueule), ma mère venant en rajouter dans le caddy sous des murmures indignés que mon oeil noir fait taire d’un coup. La caissière prend notre caddy en compte alors que je suis au bord de la crise de nerf, et nous voici dehors.
Maman a mal au dos aussi. Je vide le tout dans le coffre de la voiture, je ramène le caddy “sans oublier de reprendre le jeton ma chérie”, et je prends le volant car Mrs Bibelot a vraiment mal au dos. Ce n’est pas une femme à se plaindre pour rien, et elle est tout à coup ma petite maman…
Déjeuner, sieste des parents, nous partons à la plage.
Enchantement du premier bain, moi qui aime tant me baigner ! L’eau est bonne, délicieuse. Mrs Bibelot se baigne avec moi, nage. Je revois ma maman d’antan qui plongeait et faisait le phoque en nous encourageant à faire de même. Je revois papa également qui aimait tellement l’eau aussi et qui reste à la maison parce qu’il est complexé et n’osera plus jamais se baigner, alors que j’en suis certaine, cela lui ferait du bien.
Séchage dos au soleil, rentrage à l’appartement où papa prépare soigneusement le repas du soir (explications à venir), qui me signale que mon portable a sonné mais qu’il n’a pas osé répondre (l’appel venait forcément d’un cadavre dans un placard).
Je regarde qui m’a appelée. Ma soeur à qui j’ai confié Diabolos. Que je rappelle immédiatement en pensant que mon chat est tombé 10 mètres plus bas dans la cour de la ferme où elle a son appartement…
Non ce n’est pas cela. Je n’ose dire “hélas” car j’aime mon chat mais sur le coup j’aurais préféré.
Elle n’était pas bien depuis un petit moment ma petite soeur. Elle était malade dès qu’elle mangeait, elle vomissait tout le temps, elle vivait des spasmes à n’en plus finir après chaque repas. Acromion bénissant la famille désormais quasi au grand complet dans son répertoire, avait pensé à sa vésicule et lui avait prescrit des examens à faire si “après ce traitement cela n’allait pas mieux”.
Quand je lui avais déposé le chat, je lui avais trouvé trop bonne mine (je ne me pardonnerais jamais de ne pas avoir percuté qu’en fait elle jaunissait), l’avais trouvé bien maigre (mais comme dans la famille on lutte contre le surpoids cela ne m’avait pas alertée), mais elle, était contente que le traitement prescrit soit efficace.
Sauf que le lundi, malade à mourir, elle s’était tout de même décidée à aller passer une échographie et à se faire faire une prise de sang. Des calculs dans la vésicule étaient la cause de ses malaises, et aux résultats de la prise de sang Acromion l’avait appelée en lui intimant l’ordre d’aller se faire hospitaliser pour être mise sous antibiotique en perfusion… Elle faisait une infection grave du secteur vésiculaire, pancréas compris.
J’ai dis à ma soeur “je remonte demain”.
Elle m’a répondu “pas question, je te tiens au courant, Diabolos a de quoi boire et manger pour 3 jours, le temps que je revienne”.
Mon bain de mer avait désormais un gout amer. Ce moment où j’étais si heureuse, ma soeur essayait de me joindre pour une véritable urgence, j’ai raccroché l’angoisse au ventre.
J’étais déja malade. Pour ma soeur, et pour mon chat…
Et je n’avais pas le droit d’inquiéter mes parents qui ont déjà assez donné… Portant les paquets, soulageant les corvées, me restait le pire à faire :
Prendre des nouvelles de la malade sans alerter inutilement ceux qui l’avaient mise au monde.
Ca commence bien…
J’étais en vacances chez le prisonnier et Mrs Tricot, et c’était un jour de “je m’ennuiiiiie”, le krikitu de l’enfant très chiant qui effectivement s’ennuie et ne se prive pas pour le faire savoir.
L’état d’esprit (l’ennui) me poursuivait depuis mon petit lever à 10 H 30, et rien n’y faisait. J’écoutais le coucou suisse égrener les secondes, en m’ennuyant mortellement.
- Un puzzle Coraline ? “non, je m’ennuiiiiieeee”
- Tu veux faire de la peinture ? ” non, je m’ennuieee”
- Un petit tricot alors ? on fait des crêpes ? Une promenade ? un jeu de cartes ? “Je ne veux rien faire, je m’ennuiiiiieeee”.
Le prisonnier malheureusement en congés, lassé par cette litanie, partit dans sa chambre et en revint avec un livre.
“Essaye de lire ce livre (j’étais déjà bouquinovore). Ce petit garçon dont on parle, c’est un peu moi, quand je traînais dans les rues de Paris gamin. Si tu ne comprends pas une allusion à une réclame (oui, on ne disait pas “pubs”) ou à quoi que ce soit, tu me demande, je t’expliquerai”…
Le prisonnier était resté un grand amoureux de Paris. Le mois de juillet était consacré à la mer, le mois d’août à la campagne où il rejoignait femme et enfants pour le WE. En semaine en août, sortant de sa boîte située juste en face de St Lazare, il “traînaît” dans Paris, retrouvant les odeurs de son enfance et une certaine nostalgie… Et en débutant le livre, j’ai cessé de m’ennuyer “Coraline vient dîner - je termine mon chapitre” (autre krikitu, mais de l’enfant absorbé par sa lecture)… Et j’en ai posé des questions à mon grand-père, et qu’il avait plaisir à y répondre !
Virginie Chateauneuf, belle mercière poitrinaire de la rue Labat, meurt brutalement, laissant Olivier, gamin de bientôt 10 ans, orphelin, le père étant mort depuis longtemps. Personne ne sait qui va prendre l’enfant, et en attendant un conseil de famille qui terrorise l’orphelin qui ne comprend pas ce que c’est, un grand cousin, Jean, et sa jeune femme Elodie, le prennent chez eux. Eux aussi habitent la Rue Labat et Olivier n’est pas dépaysé.
C’est un “gosse des rues” que l’on retire de l’école à cause de son deuil, qui “traîne” en nous entraînant avec lui, de loges de concierges en bagarres, qui se fait des amis adultes qui marquent : Bougras le débrouillard qui l’embauche pour des petits boulots, l’Araignée, homme infirme qui lui donnera le goût de la lecture et dont il va comprendre l’absolue misère.
Sous la plume chantante de Robert Sabatier, c’est son enfance qui remonte, avec des noms encore connus et l’adage qui allait avec (le sel Cérébos, les pâtes Lustucru), les tartines de phoscao ou de saindoux saupoudré de sel, la piscine avec le cousin Jean, le cinéma d’avant guerre où l’on pouvait voir, un documentaire, les actualités, les réclames, le film parfois à épisodes. C’est cet avant guerre qui sent la rue populeuse et sympathique de la pré-horreur, au printemps et au début de l’été. C’est la TSF que tout le monde vient écouter en venant s’installer devant chez la concierge, cette rue bourdonnante de vie le soir après le travail. C’est la semaine “anglaise” qui débute le vendredi soir, les maximes du titi parisien, les adages maintenant oubliés, le Montmartre ancien, les promenades d’Olivier sur les “fortifs” que le prisonnier avait bien connus.
Ce sont aussi les angoisses des mises à pied, les files de chômeurs s’allongeant sur certains trottoirs, dans l’attente d’un petit boulot pouvant payer la journée ou 2 ou 3 à venir. Une crise d’avant la grande crise que vit Olivier sans bien la comprendre. On croise le beau Mac que la rue traite de “bardeau” et qui donne à Olivier des cours de boxe, la belle Mado, trop belle pour être honnête alors qu’elle l’est. C’est l’époque des hommes avec casquettes ou chapeaux, des femmes en cheveux pour lesquelles c’est mal vu, du bas à donner à remailler, des lessives que l’on étale dehors, tout un monde encore vivant. Ce sont des sportifs dont le nom ne nous dit rien, des politiques dont peu nous “parlent”.
Olivier hante les rues de son quartier, avec une plaie au coeur, une culpabilité d’avoir perdu sa mère depuis qu’une bande de voyous lui a crié “ta mère est clamsée, bien fait pour toi !”. Pour lui la mort de sa mère, devient sa faute. C’est l’enfance cruelle dans la rue, avec malgré tout les rencontres qui font du bien, et l’incertitude de l’avenir. Où ira-t-il celui qui erre ? restera-t-il chez les cousins, partira-t-il chez ses grands parents paternels qu’il ne connaît pas ? Où chez la soeur de son père, celle qui est riche et qui a réussi ?
A la fin du roman, comme il y a des suites, je ne trahis pas un secret, Olivier quitte sa chère rue, les larmes aux yeux, pour partir chez sa tante et son oncle (qui a accepté de devenir son tuteur, car le statut de la femme à l’époque ne permet pas à la vraie tante d’être tutrice).
Reste à se précipiter sur :
- 3 sucettes à la menthe : où comment Olivier se retrouve propulsé dans un milieu “huppé” avec une tante persuadée que l’influence de la Rue Labat est définitive et doute que l’enfant puisse un jour s’en sortir. Elle ne montre d’ailleurs pas au départ de compassion particulière pour lui. Elle est donc sévère, et tient à lui inculquer que rien n’est dû. Orphelin il est et restera, et c’est la malédiction de l’époque qui pèse curieusement sur celui qui découvre un autre monde que la rue Labat, c’est encore l’époque où l’assistance publique ou être orphelin marque d’un sceau indélébile.
Olivier a deux cousins : Marceau, le poitrinaire qui lui erre de sana en sana, qui joue les caïds ce qui lui fait une drôle d’impression, et le petit Jamy avec qui il s’entend bien. Il y a les 2 bonnes qui ont bien compris qu’il n’était hébergé que par pitié, ce qui se révèlera faux, et le moment où Olivier tombe amoureux des livres et de leurs secrets. Et il y a l’oncle, maladroit, qui ne sait comment apprivoiser l’enfant… Et puis un drame à la fin qui fait repartir Olivier dans sa rue, à la recherche du temps perdu, la peur au ventre, et qui découvrira quand on le retrouve, qu’il compte malgré tout, qu’il compte tout simplement. On vit l’époque ou riche ou pas, on ne perd et ne gaspille rien, où les menus ont un parfum de presque perdu, ou la TSF envahit les ménages…
- Les noisettes sauvages : Olivier part en vacances d’été à Saugues, aux limites du Gévaudan, chez ses grands parents paternels, les parents de la tante si sévère. C’est un peu la campagne de mon enfance, c’est un de mes tomes préférés.
Des gens vivant durement, avec une réelle acceptation de leur sort, un fatalisme ancestral, une grande chaleur humaine qui règne entre tous ceux qui partagent l’âpre vie de la terre ou du travail manuel vont changer cet Olivier qui dans cette maison et pour tout le village n’est pas un étranger mais le fils de Pierre. Les portes du Gévaudan s’ouvrent à nous avec sa campagne non polluée, ses lavoirs, ses traditions, ses croyances parfois désuètes mais non dépourvues de bon sens, ses légendes terrifiantes. La cuisine est simple mais délicieuse, le tonton Victor est la force du village, la mémé peu engageante car peu expansive, le pépé raconte la famille à son petit fils, et l’enfant se déchire entre son Paris adoré, et cette campagne où il a sa place dont il vit la vie en plein, le jour où il aide la vache qu’il garde à mettre au monde son veau devant rester le plus beau jour de sa vie.
Ce sont les pêches miraculeuses auxquelles on convie les voisins les plus proches pour baffrer en société, le cochon sacrifié, l’attente du facteur, les galopades des gamins dans le village, les plaisirs simples de la fraise mure cueillie au bon moment, les casses croûtes pantagruélique des forgerons et travailleurs de force.
Et puis si le coeur vous en dit, il y a “les fillettes chantantes”, et les suites, aux frontières de la dernière guerre mondiale ou pendant cette dernière, quand l’enfant devenu homme, vivra à Saugues et ailleurs, la résistance, l’amour de la patrie et les déchirures.
Ames (trop) sensibles s’abstenir : parfois une larme coule, mais pas de celles qui font mal…
Merci Monsieur Sabatier pour votre vie si bien racontée et avec autant d’humanité !